La littérature pour révéler et honorer la mémoire des disparus

Interview de Maxime Decout, professeur en littérature et auteur de "Faire trace. Les écritures de la Shoah", pénètre au cœur des écritures de la Shoah, écritures plurielles nées pendant et après le génocide, qui se sont employées à faire trace en s’écrivant contre l’effacement.

Jeudi 6 juin, le Mémorial de la Shoah vous propose une rencontre autour de “La littérature pour révéler et honorer la mémoire des disparus”, à l’occasion de la parution de Faire trace. Les écritures de la Shoah de Maxime Decout, Éd. Corti, 2023(ouvrage publié avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Dans cet ouvrage, Maxime Decout, professeur en littérature, pénètre au cœur des écritures de la Shoah, écritures plurielles nées pendant et après le génocide, qui se sont employées à faire trace en s’écrivant contre l’effacement. Interview.

Mémorial de la Shoah : Votre dernier ouvrage s’intitule Faire trace. Les écritures de la Shoah, qu’entendez-vous par “écritures de la Shoah” ?

Maxime Decout : À travers ce sous-titre, j'ai tenu à désigner les écritures qui ont été produites sur la Shoah depuis la guerre jusqu’à nos jours. J’ai souhaité interroger ces écritures dans toute leur diversité (témoignage, théâtre, poésie, récit) et analyser l'une de leurs problématiques communes : comment faire face à l’effacement des traces ?

Mémorial de la Shoah : Pourquoi ces écritures sont-elles plurielles ? Qu’est-ce qui les distingue ?

Maxime Decout : Chaque génération a utilisé des formes différentes parce que les enjeux auxquels elle était confrontée ont évolué. Les contemporains des événements comprennent l’urgence d’archiver des preuves, de garder des traces qui pourront servir à écrire l’histoire de cette période. Ils tiennent à faire trace et à transmettre ces traces aux générations futures grâce à leur écriture. C’est notamment ce que tente Hélène Berr dans son Journal. Après la guerre, les survivants cherchent d’abord à faire comprendre une réalité qui paraît inimaginable pour beaucoup de leurs contemporains. C’est pourquoi de nombreux témoignages, comme Si c’est un homme de Primo Levi, couplent le récit de leur expérience à l’analyse du fonctionnement des camps.

À partir des années 60-70, les événements commencent à être documentés et une partie des processus d’extermination est mieux connue si bien que les écrivains n’ont plus prioritairement comme objectif de poser des faits et de les interpréter. Leur écriture est souvent plus libre mais aussi plus désenchantée, plus mélancolique, et elle prend parfois acte de l’impossibilité de transmettre cette expérience tout comme de l’impossibilité dans laquelle ils se trouvent de réintégrer le monde des vivants. Par-delà le crime et le châtiment de Jean Améry en témoigne. La génération appelée « 1,5 », celle des enfants cachés pendant la guerre, interroge pour sa part les événements en questionnant la disparition des membres de leur famille et en mettant en doute leur propre légitimité à écrire sur ce qui n’a pas été vécu directement, comme c’est le cas de Georges Perec dans W ou le Souvenir d’enfance. Les 2ème et 3ème générations vont quant à elle développer des formes d’enquêtes non-fictionnelles sur la disparition de leurs parents ou de leurs grands-parents, comme le fait Daniel Mendelsohn dans Les Disparus.

Mémorial de la Shoah : Comment réunir ces écritures ?

Maxime Decout : Ce qui les réunit par-delà leur diversité est leur rapport aux traces et à l’effacement tout comme cette exigence qui les anime d’une manière ou d’une autre : penser le geste d’écriture comme un acte de résistance au projet génocidaire nazi dont l’objectif était de faire disparaître non seulement les victimes mais aussi le souvenir de leur existence. Pour celles et ceux qui écrivent, il s’agit de mener un combat contre l’effacement.

Mémorial de la Shoah : Et, ce combat, peut-on le gagner ?

Maxime Decout : Il est loin d’être gagné. C’est pour cette raison que mon livre se termine par un appel à la vigilance : le négationnisme prospère toujours, l’antisémitisme aussi, surtout dans le contexte actuel. Ce livre a donc été pensé pour inciter les lecteurs à faire vivre ces textes, à les maintenir vivants dans notre présent. Il s’adresse aussi aux professeurs pour qu’ils transmettent à leur tour ces œuvres auprès d’un public plus jeune. Car la littérature, l’art et l'éducation demeurent au centre de toute entreprise de lutte contre l’effacement.

Jeudi 6 juin à 19h : rencontre / La littérature pour révéler et honorer la mémoire des disparus

En présence des Marcel Cohen et Maxime Decout. Animée par Valérie Lehoux, rédactrice en chef à Télérama.

Informations pratiques : 

17 rue Geoffroy l’Asnier – 75004 Paris

Du dimanche au vendredi de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h

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Par Mémorial de la Shoah

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