Interview de Sylviane Franco, soeur de Chantal Akerman et présidente de la Fondation Chantal Akerman au sujet du dernier film de Chantal Akerman "No Home Movie".
CINEMATEK
Sylviane Franco : Notre mère était très malade et Chantal, ma soeur, cherchait toujours à la faire parler sur l’occupation en Belgique, sur son arrestation, sur sa déportation. Pour saisir ces moments, Chantal avait posé une caméra à un endroit fixe, et, on ne savait jamais quand elle était allumée ou pas, quand elle filmait ou pas. Ma mère lui posait toujours la même question : “Pourquoi tu me filmes toujours ?”. En tout, ma soeur a enregistré 26 heures pour un film d’une heure trente. Quant à ma mère, elle ne pensait pas du tout que ce film serait autre chose qu’un film familial.
Sylviane Franco : Ce film explore la relation entre Chantal et notre mère. Il s’agit d’une conversation familiale, mêlée à des images de vie quotidienne, qui aborde des thèmes comme la mémoire, l’identité et des souvenirs douloureux liés à la Shoah. Au départ, Chantal ne comptait pas en faire un film. Puis, quand elle a découvert les 26 heures de rush, ça a été une évidence. Ce film, même s’il n’est pas toujours facile à regarder, raconte l’amour entre une mère et ses filles. C’est aussi un film d’amour.
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Sylviane Franco : Dans ce film comme tout au long de sa vie, ma mère n’a jamais rien décrit de concret au sujet de sa déportation. Ma mère a partagé des fragments très vagues sur ses 18 mois à Birkenau. Quand j’y pense, je crois que ma mère ne cherchait pas particulièrement à se souvenir de son histoire. De la même manière que je n’arrive pas à graver son numéro dans ma tête, je n’arrive pas à m’en souvenir alors que je voyais son tatouage tous les jours, alors que je connais son bras par coeur. Même si je ne sais toujours rien de l’histoire de ma mère, ce film me rappelle que j’en sais assez pour transmettre. Je suis là pour transmettre le peu que je sais.
Sylviane Franco : Ce film sert à prouver la puissance de la mémoire familiale : il a immortalisé les paroles de ma mère, son témoignage. Il nous rappelle la nécessité de conserver les récits des survivants de la Shoah, toujours moins nombreux. Quant au titre du film “No Home Movie”, il évoque un sentiment de déplacement, de perte, lié à l’exil, lié au fait de ne plus avoir de foyer. Quand ma mère a disparu, Chantal n’avait plus de “chez soi”, elle a alors cessé de faire des films [No Home Movie est son dernier film sorti en 2015].
“Parce que ce film est avant tout un film sur ma mère, ma mère qui n’est plus. Sur cette femme arrivée en Belgique en 1938 fuyant la Pologne, les pogroms et les exactions. Cette femme qu’on ne voit que dans son appartement. Un appartement à Bruxelles. Un film sur le monde qui bouge et que ma mère ne voit pas.” Chantal Akerman
En partenariat avec le Jeu de Paume, la Fondation Akerman et la Cinémathèque royale de Belgique.
Informations pratiques :
Projection « No Home Movie » de Chantal Akerman
Dimanche 19 novembre 2023 à 16h30
Mémorial de la Shoah de de Paris