Le dimanche 30 juin 2024, le Mémorial de la Shoah organise une rencontre exceptionnelle. 30 ans après le génocide des Tutsi, Beata Umubyeyi Mairesse, auteure de l'ouvrage Le convoi réunit les nombreux protagonistes qui ont partagé le convoi humanitaire auquel elle doit sa survie.
Mémorial de la Shoah : Comment vous retrouvez-vous dans ce convoi humanitaire, le convoi qui vous sauvera comme il sauvera d’autres enfants tutsi ?
Beata Umubyeyi Mairesse : La présence de ma mère et moi dans ce convoi du 18 juin 1994 était assez exceptionnelle. D’ailleurs, nous avons traversé toutes les barrières, les checkpoints, en étant cachées au fond du camion sous un tissu. Nous étions cachées pour que les miliciens ne nous voient pas puisque nous ne figurions pas sur les listes sur lesquelles n’apparaissaient que des enfants. C’est par l’entremise d’une religieuse, qui a supplié le préfet de nous laisser entrer dans les camions, que nous avons pu partir. Donc, comme à chaque fois, pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, il s’agit d’un sauvetage exceptionnel, grâce à l’aide d’une poignée de personnes.
Mémorial de la Shoah : Comment se réapproprier l’histoire de ce sauvetage, l’histoire de cette histoire racontée par d’autres que vous ? Comment se remettre au centre du récit ?
Beata Umubyeyi Mairesse : En enquêtant, j'ai réalisé que cette mémoire, qu'elle soit visuelle mais aussi écrite, avait été finalement, essentiellement, voire exclusivement, composé par des occidentaux que ce soit les humanitaires ou les journalistes européens. Et, je me suis rendue compte aussi qu'il était extrêmement compliqué pour nous d'avoir accès à ces archives-là, qu'elles ne nous étaient pas destinées. Dans un premier temps, ça a provoqué chez moi, un sentiment d'injustice voire de colère. Mais, l'écriture de ce livre, parce que je donne la parole à d'autres enfants survivants que j'ai retrouvés, une façon de nous remettre au centre du récit puisque c'est avant tout l'histoire de notre sauvetage et de notre survie, nous qui étions des enfants à ce moment-là, donc on ne s’attendait pas à ce que l’on parle, à ce que l’on en garde le souvenir.
Le drame du génocide des Tutsi du Rwanda, c'est qu'il a été mal perçu, mal raconté, notamment par les médias occidentaux en 1994 et dans les années qui ont suivi. Il a existé également un mouvement révisionniste, négationniste très fort, notamment en France, qui continue d'exister aujourd'hui avec une façon de brouiller les informations. Donc, il est important de comprendre que ce génocide était une construction politique, éminemment moderne. Et, les mots sont importants : on a encore beaucoup tendance à employer l’expression "génocide rwandais", ce qui brouille la compréhension, une expression souvent utilisée par les révisionnistes. Donc, il est essentiel de rappeler qu’il s’agit du génocide des Tutsi du Rwanda, tout en rappelant, évidemment, qu'il y a eu également des massacres de Hutu démocrates qui s'opposaient au génocide. La façon dont on raconte l’histoire trente ans après le génocide est extrêmement importante pour qu’elle puisse se transmettre.
Mémorial de la Shoah : Dans votre livre, vous menez une véritable enquête : vous partez à la recherche des différentes protagonistes, de vos “compagnons de fuite” qui ont fait partie de ce convoi, de votre sauvetage. Comment, après la sortie du livre, continuez-vous à recomposer ce convoi ?
Beata Umubyeyi Mairesse : Depuis la sortie du livre, il y a plusieurs mois, il y a beaucoup de choses qui se sont passées et c'est extraordinaire ! D'une part, des personnes qui ont lu mon livre, qui en ont entendu parler dans les médias m'ont contactée. Il s'agit d'autres enfants sauvés que je n'avais pas réussi à retrouver jusque-là, qu'ils soient au Rwanda ou ailleurs dans le monde, mais aussi des gens qui ont participé au sauvetage. Je continue à retrouver des bouts de ce puzzle. Je suis encore en train de rechercher d'autres personnes parce que je sais qu'il y a d'autres images et qu'il y a d'autres récits qui viendront s'ajouter au mien. Donc, comme je l’écris à la fin du Convoi, ce livre n'est que la première pierre mais je ne pensais pas que ça irait aussi vite dans l'expansion de cette enquête, dans les retrouvailles avec d'autres personnes.
Mémorial de la Shoah : Pourquoi la rencontre du 30 juin au Mémorial de la Shoah promet d’être exceptionnelle ?
Beata Umubyeyi Mairesse : Le 30 juin, au Mémorial de la Shoah, sera un moment vraiment important parce que, pour la première fois, les différents acteurs, actrices, protagonistes de ce sauvetage extraordinaire organisé par l'association "Terre des Hommes", pendant le génocide des Tutsi du Rwanda, vont se retrouver 30 ans après.
À l’occasion de la parution de l’ouvrage Le convoi de Beata Umubyeyi Mairesse, Flammarion, 2024.
Le 18 juin 1994, quelques semaines avant la fin du génocide des Tutsi au Rwanda, Beata Umubyeyi Mairesse, alors adolescente, a eu la vie sauve grâce à un convoi humanitaire suisse. Treize ans après les faits, elle entre en contact avec l’équipe de la BBC qui a filmé et photographié ce convoi. « Il aura fallu 15 ans de cheminement incertain, une enquête menée aux confins de mémoires étiolées, pour retrouver une image sur laquelle j’espérais figurer, puis pour chercher mes compagnons de fuite. Quinze ans pour m’autoriser enfin à écrire cette histoire. La mienne et à travers elle, car il s’agit bien de me réinscrire dans un collectif, la nôtre, l’histoire des enfants des convois. » Beata Umubyeyi Mairesse.
En présence de l’auteure et d’autres enfants rescapés Damas Dukundane, Annick Kayitesi‐Jozan, Delphine Umuhoza, ainsi que de Deanna Cavadini, humanitaire - Terre des Hommes suisse, et Fergal Keane, journaliste reporter à la BBC.
Informations pratiques :
17 rue Geoffroy l’Asnier – 75004 Paris
Du dimanche au vendredi de 10h à 18h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22h