Kessel

"Les personnes qui nous confient leurs archives familiales espèrent que la mémoire de leurs proches pourra continuer à vivre après eux"

Interview de Lior Lalieu, reponsable du service photothèque du Mémorial de la Shoah, qui organise et tient chaque semaine la permanence photo au 17 Rue Geoffroy l'Asnier à Paris.

J'aimerais qu'il reste quelque chose - Documentaire (2018)J'aimerais qu'il reste quelque chose - Documentaire (2018)

Premier centre d’archives en Europe, le Mémorial de la Shoah continue ses collectes pour transmettre la mémoire des Juifs de France, d’Europe et d’Afrique du Nord aux générations futures. Encore aujourd’hui, le Mémorial recherche tous documents de 1880 à 1948 : photos, lettres, journaux, papiers personnels, objets, cartes d’identité, visas, passeports, dessins…

Pour accompagner le Mémorial de la Shoah dans sa mission de transmission et de sensibilisation à la prévention des crimes contre l’humanité, vous pouvez vous rendre avec vos archives familiales au Mémorial de la Shoah à Paris, tous les mardis après-midi. Si vous habitez en province, les équipe du Mémorial viennent aussi à votre rencontre pour collecter et préserver vos archives familiales.

Lior Lalieu, reponsable du service photothèque, est celle qui organise et tient chaque semaine la permanence photo du Mémorial de la Shoah. Elle répond à nos questions sur l’importance de la collecte d’archives familiales. Encore aujourd’hui, on peut découvrir des documents inédits.

Mémorial de la Shoah : Chaque mardi après-midi, vous organisez une collecte d'archives au Mémorial de la Shoah à Paris (ouverte au public et sans rdv préalable). Comment cela se passe-t-il concrètement ? 

Lior Lalieu : Pour faire connaissance avec l’histoire familiale du donateur, nous demandons toujours à notre interlocuteur sa date et son lieu de naissance. À travers ces informations, nous sommes déjà capables d’orienter nos questions, de mieux saisir son récit. On ne possède pas la même histoire si l’on est né en 1946 ou si l’on est né au début des années 1970. Aujourd’hui, la plupart des donateurs se déplacent non pas pour raconter leur propre récit mais pour nous transmettre l’histoire de leurs parents ou de leurs grands-parents.

Au lancement de cette permanence, les bénévoles étaient des survivants et ils recevaient d’autres survivants. Aujourd’hui, les bénévoles sont beaucoup leurs enfants. 

Chaque semaine, nous rencontrons une diversité de profils : certains viennent avec plus de questions que de réponses : beaucoup s'interrogent sur les circonstances de l’arrestation de leur parent déporté. D’autres ont entrepris des recherches autour de leur histoire familiale et nous remettent leurs découvertes. Les personnes qui nous confient leurs archives familiales espèrent que la mémoire de leurs proches pourra continuer à vivre après eux, après nous.

Mémorial de la Shoah : Quels documents, le Mémorial de la Shoah recherche activement ?

Lior Lalieu : Au Mémorial, nous travaillons sur le temps long. De façon générale, nous cherchons à acquérir des photographies pour documenter la Shoah en France, la Solution Finale et sa mise en place en France : les internements, les rafles, les déportations. Ce qui ne s’illustre quasiment pas. 

Aujourd’hui, on peut encore découvrir des choses. L’année dernière, des photographies du ghetto de Varsovie en flammes, prises par un pompier polonais en 1943 ont été mises à jour. Nous ne sommes pas à l’abri de retrouver un album de photos du camp d'internement de Drancy, de nombreux témoignages rapportent que des photos y ont été prises. 

La permanence photo accueille aussi des personnes non juives qui étaient en classe avec des enfants juifs raflés. Elles nous confient leurs photos de classe mais aussi les cahiers de leurs camarades qui ne sont pas revenus à l’école en septembre 1942, des cahiers conservés par eux pendant des décennies.

J'aimerais qu'il reste quelque chose - Documentaire (2018)J'aimerais qu'il reste quelque chose - Documentaire (2018)

Mémorial de la Shoah : Après la collecte, comment se poursuit le travail de la photothèque ?  

Lior Lalieu : Après la rencontre avec le donateur, son histoire et ses archives, nous répartissons les différents documents entre nos différents services (bibliothèque, archives et photothèque). À la photothèque, nous allons associer chaque image à une diversité de mots-clés (et de situations) pour les rendre accessibles au plus grand nombre. 

Nous réunissons par exemple toutes les images illustrant les métiers exercés par les juifs dans les années 1930 ou bien toutes les photographie montrant des personnes portant une étoile jaune entre juin et juillet 1942. La dernière étape consiste à valoriser ce fond, à le mettre en ligne, à le cataloguer. 

Mémorial de la Shoah : Où en êtes-vous du projet lancé en 2012 "Un visage sur un nom" ? 

Lior Lalieu : Depuis son lancement, nous avons réussi à collecter 21.200 photographies grâce à la permanence, grâce aussi à la salle de lecture. Dès qu’une personne s’engage dans des recherches en salle de lecture, nos équipes lui demandent si elle possède des photos. Depuis ses débuts, le Mémorial de la Shoah agit selon une mission : donner à chaque nom, un visage, une histoire, une biographie. Nous continuons à travailler sur l’identification de ces personnes dont les noms nous viennent des archives de la Gestapo, des bourreaux. Nous travaillons à humaniser ces listes de noms, à les sortir de l’anonymat et de l’oubli. 

Mémorial de la Shoah : Plus de 80 ans après la création du CDJC (l'ancêtre du Mémorial de la Shoah), quels sont les projets de la photothèque ? Quelles sont les urgences à l'heure où les derniers témoins disparaissent ? 

Lior Lalieu : En 2005, nous avions lancé une campagne de collecte intitulée : Les derniers témoins. Nous sommes en 2023 et nous continuons à interviewer les derniers témoins, il y a encore des survivants, des enfants cachés prêts à témoigner, dont le récit doit être enregistré. C’est pourquoi nos équipes à Paris et en province continuent à se déplacer pour saisir leur parole. 

Mémorial de la Shoah : Pourquoi déposer ses archives familiales au Mémorial de la Shoah ? En quoi confier ses archives aide à la transmission de l'histoire de la Shoah ? 

Lior Lalieu : Depuis la mise en place de la collecte il y a vingt ans, notre fonds ne cesse de s’agrandir : aujourd’hui nous comptons 50.000 photos de familles. Dans le même temps, la demande d’archives ne cesse de croître : plus le catalogue s’enrichit, plus des familles peuvent, à travers leurs recherches, se reconstruire, se retrouver. Nous avons déjà eu le cas d’une femme, née en juillet 1944, qui a découvert à 80 ans le visage de son père déporté dont elle n’avait aucune trace ou le cas de cousins qui découvrent l’existence de l’autre grâce à leurs dons respectifs. Il y a tellement d’histoires à raconter…

Le film-documentaire “J’aimerais qu’il reste quelque chose quelque part” réalisé par Ludovic Cantais raconte le travail de la photothèque. Ce film va à la rencontre de ceux qui racontent ainsi que de ceux qui écoutent et reçoivent pour sauvegarder et transmettre le souvenir des victimes de la Shoah.  Au fil des entretiens, au détour d'une histoire, s'affirme l'indélébile présence des absents.

Informations pratiques : 

Rendez-vous au Mémorial de la Shoah à Paris, tous les mardis après-midi, de 14h30 à 17h30, sans rendez-vous préalable. Les documents peuvent être remis et numérisés sur place.

Si vous avez des questions, contactez Lior Lalieu : 01 53 01 17 28

Le Mémorial de la Shoah vous parle

Par Mémorial de la Shoah

Les derniers articles publiés

Rentrée 2024 : tout ce que vous allez apprendre au Mémorial de la Shoah

par Mémorial de la Shoah   ⋅  19/08/2024 4 min

Julie Maeck, responsable de la programmation de l'auditorium, nous présente le programme de septembre-décembre 2024 au Mémorial de la Shoah à Paris. Il s'articule notamment autour du 30ème anniversaire du génocide des Tutsi, de la rentrée littéraire, du Mois du Film Documentaire et des nouvelles formes de transmission de l'histoire.

À l’occasion de la 82ème commémoration de la rafle du Vélodrome d’Hiver

par Mémorial de la Shoah   ⋅  10/07/2024 1 min

Le Jeudi 11 juillet à 19h, le Mémorial de la Shoah vous propose la lecture de textes issus de "Ita L. née Goldfeld " d’Eric Zanettacci.

La littérature pour révéler et honorer la mémoire des disparus

par Mémorial de la Shoah   ⋅  24/05/2024 2 min

Interview de Maxime Decout, professeur en littérature et auteur de "Faire trace. Les écritures de la Shoah", pénètre au cœur des écritures de la Shoah, écritures plurielles nées pendant et après le génocide, qui se sont employées à faire trace en s’écrivant contre l’effacement.

Retrouvailles exceptionnelles 30 ans après le génocide des Tutsi

par Mémorial de la Shoah   ⋅  14/06/2024 3 min

Le dimanche 30 juin 2024, le Mémorial de la Shoah organise une rencontre exceptionnelle. 30 ans après le génocide des Tutsi, Beata Umubyeyi Mairesse, auteure de l'ouvrage Le convoi réunit les nombreux protagonistes qui ont partagé le convoi humanitaire auquel elle doit sa survie.

Le Monument numérique, un lieu de mémoire pour toutes les familles de disparus

par Mémorial de la Shoah   ⋅  22/04/2024 1 min

Le 28 avril, le Mémorial de la Shoah inaugure un monument numérique, une œuvre mémorielle afin de préserver et transmettre l’histoire de 4.000 Juifs, hommes, femmes et enfants, tous assassinés par les nazis avec la collaboration du gouvernement de l’Etat français et de ses supplétifs.

27 mars 1944 : déportation d'Hélène Berr

par Mémorial de la Shoah   ⋅  26/03/2024 4 min

Il y a 80 ans, le 27 mars 1944, Hélène Berr est déportée vers le camp d’Auschwitz-Birkenau avec ses parents Antoinette et Raymond. C’est aussi le jour de ses 23 ans.

Pourquoi une exposition sur les Étrangers dans la Résistance en France ?

par Mémorial de la Shoah   ⋅  21/02/2024 2 min

Le 21 février 2024, Missak Manouchian accompagné de sa femme Mélinée entre au Panthéon. Par cet acte, la France rend hommage à tous les résistants étrangers. À cette occasion, le Mémorial de la Shoah vous présente “Des Étrangers dans la Résistance”, une exposition sur le combat des étrangers pour la Libération de la France.

Année 1944 : qu'en est-il de la situation des Juifs de France ?

par Mémorial de la Shoah   ⋅  12/01/2024 3 min

Pourquoi l’année 1944 marque l’histoire de la Shoah ? Réponse avec Alexandre Doulut, historien et docteur en histoire, spécialiste de l'histoire de la Shoah en France.

"Parce que ce film est avant tout un film sur ma mère. Sur cette femme arrivée en Belgique en 1938 fuyant la Pologne." Chantal Akerman

par Mémorial de la Shoah   ⋅  15/11/2023 2 min

Interview de Sylviane Franco, soeur de Chantal Akerman et présidente de la Fondation Chantal Akerman au sujet du dernier film de Chantal Akerman "No Home Movie".